Désillusion (ou illumination)

at the feist concert
Originally uploaded by wikstenmade
Cela n’avait pas été très difficile pour Bernard d’entrer avec son arme. La tête haute, le dos droit et un début de regard menaçant suffisaient à vous faire respecter de n’importe quel garde dans n’importe quel établissement. De plus, la sécurité ne valait pas celle de son époque, la fouille au corps était inévitable il y a quarante ans.
Néanmoins, Bernard n’était pas sûr de regretter cette époque lointaine, même si les manières et le respect étaient beaucoup plus courants. Lorsqu’il était jeune, jamais il n’aurait fréquenté des endroits de brigants comme cette salle de concert, à fumer, crier et se bousculer sans faire attention à son voisin. Et à coup sûr ses nobles parents l’auraient sévèrement puni. Mais malgré tout, c’est aujourd’hui et pas dans le passé que vivait Sarah. La Grande Sarah et sa voix divine.
Encore un coup de coude. Bernard perdit rapidement patience et, bien que cela valait mieux que le dégoût, il en conçu un certain malaise. Il lui fallait reconnaître qu’il se sentait de trop parmi cette jeunesse décadente. Sa façon de s’habiller en premier lieu était parfaitement inadaptée: une veste en tweed fraîchement repassée, un pantalon assorti et une écharpe en coton n’étaient plus vraiment de mode. Le monocle qu’il portait en permanence lui valu quelques moqueries également. Mais il était un gentleman et cela ne changeait en rien ses ambitions, bien au contraire, ce public écoeurant n’était pas digne de la grande Sarah. Alors ce soir elle mourrait. Cette chanteuse unique succomberait pour que cesse la souillure de leur incompréhension. Et seul son véritable admirateur méritait de la sauver. Cette idée rendit son sourire à Bernard qui nageait doucement vers le centre de cette foule ignare.
Cela faisait cinq ans qu’il écoutait la musique de la Grande Sarah. Il avait tout d’abord été charmé par son sourire lorsqu’il l’avait découverte, lors d’un dîner dans un café-théâtre Londonien, mais c’est sa voix qui l’avait finalement achevé. Elle faisait alors les premières parties d’autres groupes plus connus, ou diverses apparitions dans des pubs. Plutôt petite, souvent habillée style années soixante et toujours coiffée d’un chapeau qu’elle avait le bon goût de changer à chaque fois qu’elle se produisait quelque part, elle avait forgé son nom par la force de sa douceur. Dans ses souvenirs, la Grande Sarah avait commencé par une légère ballade au piano. Presque invisible au début, elle s’était imposée aux oreilles de Bernard en l’accompagnant dans la dégustation d’une soupe de morilles fraîches. Le plat principal, plus épicé, fût agrémenté d’un morceau de Jazz assez dynamique. Puis enfin, l’esprit confus de ce mélange de sensations, il ne pris qu’une coupe de fraises des bois, sans glace. Il ne pût dire un mot de toute la soirée, même longtemps après qu’elle se soit retirée de la scène. Cette expérience l’avait complètement retourné. Ce n’était pas tant la qualité de l’interprétation, qui ne souffrait d’aucun défaut, que la délicatesse avec laquelle la Grande Sarah avait pénétré son esprit pour lui faire vivre le rêve éveillé parfait.
Depuis ce soir là, Bernard n’avait plus écouté aucune autre musique. Il s’était procuré tous les titres de la chanteuse, les plus connus comme les autres, même si malheureusement, ses passages « live » ou acoustiques étaient très rares et avaient lieu la plupart du temps dans des endroits inaccessibles. Etrangement, Bernard n’en éprouvait aucune frustration, il vivait chaque minute avec une des créations de Sarah dans la tête et lui en était déjà bien assez reconnaissant pour cela ; la revoir en chair et en os ne ferait aucune différence. Elle mettait de la gaieté dans les tâches répétitives, de la passion dans l’ennui et de la douceur, toujours toujours de la douceur. Comme une caresse perpétuelle qui ne serait dédiée qu’à lui. Mais c’est en navigant sur un forum de fans que le pire naquit en lui. Il était, comme souvent, à la recherche d’une pièce unique dans la discographie de sa muse, et il dut, pour la première fois, converser avec d’autres amateurs.
Ce qu’il apprit ne l’enchantait pas et c’était peu dire. Aux yeux des autres, elle était un fantasme, un monstre d’épouvante. Jamais le gentleman n’avait osé un seul instant imaginer la Grande Sarah comme elle était décrite dans les forums. Ce qu’ils aimaient en elle était au strict opposé de l’adoration qu’il lui portait. Sa force, la brutalité de ses paroles, son amateurisme lorsqu’elle utilisait une guitare étaient autant de raisons qui la rendait géniale pour eux. Dans un premier temps, il prit la peine de donner son avis, signifiant bien qu’il ne pouvait certainement pas s’agir de la même personne. Mais c’était inutile, ces fous, cette bande de misérables ne voulait rien savoir ni comprendre. S’opposer furieusement ne servirait à rien non plus. Non, la Grande Sarah méritait un plan plus majestueux. Une fin plus majestueuse.
Bernard se fit patient, de longs mois s’écoulèrent pendant lesquels il mit au point sa solution au problème. Au son de ses morceaux favoris, l’avènement de la chanteuse germa avec de plus en plus de précision dans sa tête, puis sur le papier. Le seul événement majeur dans cette attente fût l’achat d’une arme à feu qui balaya ses doutes, si le doute était encore permis, sur le fait qu’il était sur le point de se sacrifier à la cause. Sacrifice, en bon gentleman, qu’il accepta avec plaisir si c’était au nom de la plus grande Diva de tous les temps. Et Bernard se retrouva ainsi à Paris, dernier concert en date, et peut être même dernier concert tout court, de la Grande Sarah.
Appuyé sur sa canne, un pistolet scotché dans le dos, Bernard avait bien conscience que tout ne se passerait pas comme prévu. Il avait vécu suffisamment longtemps pour savoir que ce n’était jamais le cas, mais en revanche, il ne savait pas trop d’où la surprise allait tomber. Bien que pressé comme un citron, le coeur au bord des lèvres de dégoût, il n’avait pas peur des jeunes abominations qui grouillaient autour de lui, ce qui ne fit d’ailleurs qu’augmenter son angoisse de cette épée de Damoclès encore inconnue. C’est alors que la Grande Sarah entra sur scène. Un peu sans prévenir, bien qu’elle paraissait avoir toujours été là. Les plus grands connaisseurs, ceux qui allaient à tous les concerts possibles, disaient que son entrée était toujours différente mais à chaque fois surprenante.
Bernard, pour sa part, en fût plus que surpris, mais ce fut comme une traîtrise. Il comprit ce qui lui avait échappé. Une chose qu’il n’aurait jamais pu prévoir, ni lui ni les autres, tout compte fait. L’inconstance de la Grande Sarah était sans limite. Elle débuta une première chanson, inédite et sans un de ses chapeaux exquis. Elle était vêtue d’un costume de marin, taillé pour un homme mais retravaillé pour laisser entrevoir son ventre. Sur son nombril, un piercing représentant un petit Bouda battait la mesure au rythme des ondulations de la chanteuse. D’autres piercing étaient d’ailleurs visibles, sur son nez, sa lèvre supérieure, à l’arcade sourcilière et, coup de grâce pour Bernard, la langue. Il n’arrivait pas à croire que cette femme, en train de danser comme une catin soit celle qu’il avait imaginée si différente et pendant si longtemps.
A partir de ce moment, le gentleman devint fou. Car une autre traîtrise faisait surface, il était en train de l’aimer comme elle était devant lui. Il était devenu un de ses mioches sans cervelle, gesticulant sur scène, la bave aux lèvres avec une seule idée en tête, la déshabiller. Il n’arrivait pas à se concentrer vraiment, désorienté, malmené par la marée humaine autour de lui, et secoué par l’incompréhension de ses propres sentiments, il chercha du courage dans les yeux de Sarah. Peut-être était-il encore temps, peut-être se trompait-il sur toute la ligne. Mais il sut que non. Sous les doigts de la musicienne il n’y avait pas de piano, pas de saxophone, seulement une basse crachant avec violence un rythme trop rapide, trop impur.
C’en était fini, il était venu pour la délivrer de ses chaînes, mais c’était elle qui se séparait de lui. Un peu comme si elle savait, depuis le début, qu’il allait devenir un assassin. Bernard tenta de se couper du monde extérieur, il passa rapidement une main dans son dos et décrocha le pistolet qui y était collé puis, sans vraiment réfléchir, tira dans la masse. Une fois, deux fois, faisant mouche à tous les coups. Telle une machine, il se mit à compter les balles ; il possédait un six coups. Il tira une troisième fois et recouvra un peu de ses esprits, assez en tout cas pour s’apercevoir que sa démonstration de force n’avait rien changé à l’humeur de la salle. Trois adolescents agonisaient sur le sol, mais personne ne semblait s’en préoccuper, tout le monde dansait.
Les pensées de Bernard n’étaient plus qu’un tas de boue, ses larmes charriaient avidement les souvenirs de cinq ans de vie parfaite avec la Grande Sarah. Plus ses souvenirs le quittaient, plus son calme revenait. Il savait ce qui allait se passer ensuite, son sacrifice ne serait pas vain en fin de compte, mais il aurait un caractère plus personnel cette fois-ci, voire même parfaitement égoïste.
Mais au fond, ne l’avait-t-il pas toujours été ? Il réprima sa colère. Ne l’avait-t-il pas toujours été ? Depuis le début, Bernard n’avait peut-être eu que cette simple idée en tête. Une sorte d’accumulation monstrueuse et calme qui ne devait trouver d’expression que ce soir. Alors il le cria au monde. »Si je ne peux pas l’avoir, personne ne l’aura ». Et il se dirigea vers Sarah, l’esprit clair, l’arme au poing, résolu à lui faire payer cinq ans de mensonges qu’il avait été le seul à ne pas comprendre.
je pense que c’est le meilleur texte que tu ai écrit (parmi ceux que j’ai pu lire !) … pas de tournure tarabiscotée trop pompeuse, suspense, j’aurai voulu que ça soit plus long !
Continue, tu es sur la bonne voie