Nouvelle tendance
Dans les pubs, à Paris (et peut-être même ailleurs), en règle générale, il ne se passe que des choses parfaitement banales. Des gens qui boivent, qu’ils soient jeunes (mais pas mineurs, eux préfèrent sévir dans les supérettes), vieux, moches, pressés, tout le monde a une bonne raison de venir consommer, en fait. Chacun y vient pour des raisons différentes, l’ambiance chaleureuse, les serveuses, les matchs de Foot le dimanche soir, les batailles de chaises le samedi et aussi pour écouter un bon groupe de musique que l’on remercie en remplissant le chapeau. Souvent en groupe, rien n’empêche d’y entrer seul puisque le but est le même : se noyer sous cinq litres de bières (ou diverses boissons plus ou moins alcoolisées). Une seule chose est sure, même s’il reste encore à définir pourquoi, une fois passées les portes de l’établissement, une douce sensation de sécurité nous envahit (à moins d’être une jeune femme fraîchement vêtue, auquel cas il faut songer à se faire accompagner d’un gros bras). Mais il y a de rares cas où cette atmosphère particulière vole en éclat pour laisser place à un fugace mais intense moment d’excitation. C’est ce qui arriva un soir, dans un pub canadien (mais toujours à Paris), lorsqu’un homme fit son entrée. Bien que le bruit des conversations fût assourdissant à ce moment-là et que la personne en question se trouvait être un modèle de calme et de maîtrise de soi, le cliquetis de la lame de sa grosse hache contre sa jambe suffit à attirer et retenir l’attention de toute la salle (y compris le badaud dans les toilettes). Un moment de débats passionnés, d’activité chaotique et de nettoyage du comptoir se vit remplacé par un silence et un immobilisme parfait. Seuls les yeux (tous les yeux) de la vingtaine de personnes présentes tournèrent dans leur orbite pour se diriger vers le nouveau venu, puis patientèrent tranquillement dans l’attente d’une réaction. Un esprit non averti, à ce moment-là, aurait dit qu’une bonne moitié de la salle avait peur. En fait il n’en était rien. C’était bien des éclairs de réjouissance qui claquaient dans l’air comme de petits insectes de nuit rencontrant enfin une source de lumière irrésistible. Certes, il n’était pas exclu qu’une ou deux personnes, en reconnaissant le visiteur, se soient mises à trembler légèrement. Mais dans l’ensemble, plus rien n’était pareil depuis que la Loi sur les Duels et les Armes Blanches (LDAB) était entrée en vigueur, deux ans auparavant.
En ces temps troublés, la LDAB n’était pas très impressionnante en soi. Après tout, la France entière s’y attendait un peu. Elle l’avait même voulue. Des réseaux de contrebandes quasiment publics s’étaient organisés pour la revente de ces armes de nouvelle génération. Aucune rixe n’avait lieu sans un bon Sabre Steelseries F22 (r) par exemple. Chaque foyer, s’il était assez prudent, possédait au moins trois canifs six centimètres standard. Et tous les garçons des cours de récréations discutaient fougueusement du tranchant exceptionnel de la Double Barnache à crans liftés. Non, vraiment, l’événement majeur avait surtout été que le vote de cette loi soit possible. La présence d’un gouvernement qui acceptait enfin d’écouter le peuple ou de prendre des décisions extrêmes pour son bien. Et pour en arriver là il avait fallu un putsch, quelques accidents mortels (mais malheureux) et quatre ans de reconstruction gouvernementale afin de mettre au point la Nouvelle Anarchie Française. De quoi prouver au monde entier que, si les français étaient chauvins et se plaignaient tout le temps, ils étaient aussi les maîtres incontestés dans l’art de la révolution. Juste avant cela, personne n’avait vraiment cru que la situation s’arrangerait. La vie ne faisait qu’empirer de jour en jour. Avec toujours plus de taxes et toujours moins d’argent les gens étaient constamment sur les nerfs. Sans parler des fondations même du système qui ne cessaient de s’effriter sans que personne ne songe qu’il valait mieux tout casser plutôt que de rafistoler au profit des plus puissants. L’efficacité de l’éducation s’amenuisait inlassablement et avec elle, la chance de revoir un monde sans trop de disparités sociales. Alors il arriva ce que n’importe qui aurait pu prévoir: les plans soigneusement mis au point pour enrichir ceux qui en avaient déjà les moyens échouèrent, entraînant une perte de contrôle totale sur l’économie. Sans les trois géants anarchistes (ils se faisaient appeler comme ça car ils étaient vraiment très grands), la France se serait probablement retrouvée engloutie dans le chaos et la violence.
Toujours est-il que cette loi comportait des règles qui avaient mécaniquement amené les solutions à un renouveau de la société. Expliquées plus en détails dans le Manuel des Duellistes, ces règles disaient simplement que pour pouvoir se battre, il fallait d’abord se défier. Cela s’accompagnait évidement d’un certain nombre de paperasses ennuyeuses mais s’il existait des statistiques, on se serait aperçu que le monde était devenu plus serein et plus sûr. C’était désormais devenu un acte très brave, voire honorable, de donner la mort. Ce qui excluait naturellement les petits trouillards qui s’étaient habitués à manier du Uzi sans réfléchir. Si un gars voulait en découdre, il devait en passer par-là, comme tout le monde. Par conséquent, pour peu qu’on soit une fine lame, on n’avait plus grand chose à craindre. Mais c’est là que le génie intervient. Le marché légal des armes blanches avait largement explosé, résolvant du même coup les problèmes du marché de l’emploi. Les métiers manuels, tels que forgeron (que beaucoup de monde devait réapprendre) avaient relancé une partie de l’éducation et remis au goût du jour cette bonne habitude qui était de savoir lire. Le travail à la chaîne n’était pas en reste, vivant même en parallèle de la recherche et développement. De nouvelles coutumes étaient nées, de nouveaux gourous avaient fait leur apparition sur Internet puis un concept unique avait vu le jour et était entré dans les moeurs: le respect. C’était exactement ce qu’inspirait l’inconnu dans notre bar canadien. Du respect. Et de l’amusement aussi. Etre humain ne s’oubliait pas en une génération après tout, s’il pouvait y avoir une bonne castagne, le premier réflexe d’un pilier de bar était d’aller préparer du pop-corn. Et c’était dans ces conditions que notre homme se présenta au barman pour commander une tournée. La fête allait bientôt commencer, mais personne ne savait encore qui allait en être le grand gagnant.
Sans un mot, l’homme à la hache s’installa seul à une table, dans un coin sombre de l’échoppe comme pour rajouter à son côté barbare, ce dont il n’avait absolument pas besoin. Il passa la sangle de son impressionnante arme par-dessus lui et posa l’instrument sur le siège à côté de lui. Quelques soupirs d’admiration se firent entendre ici et là dans la salle, venant probablement de grands amateurs qui auraient reconnu le modèle : une Selerion 7 customisée. Une chose était sure maintenant, le nouveau venu n’était pas un petit rigolo. Il avait rajouté des petits clous épais sur le côté, amélioré la prise en main avec du cuir et incrusté quelques pierres précieuses. Pour finir, il n’avait pas l’air d’être incommodé le moins du monde par le poids de l’engin, alors que son seul défaut était justement d’être très lourd et difficilement maniable. Repoussant sa bière sur le côté, Monsieur J’me-La-Joue sortit une liasse de papiers avec visiblement l’intention de remplir les documents légaux avant de commencer le duel, comme le font les habitués… ceux qui savent comment va se finir la partie. S’ensuivit une longue période de silence, sans que qui que ce soit n’ose ouvrir la bouche.
L’inconnu se leva enfin, sans doute alerté par le bruit d’un grain de maïs qui explose dans une cocotte minute. Il se dirigea calmement vers une grande table, de l’air de celui qui va accomplir sa besogne ; mille ans plus tôt, il aurait fait un excellent bourreau. Puis le moment tant attendu arriva, il retira son gant et le jeta violemment au visage de la personne qui se trouvait devant lui. Puis calmement, il déposa le formulaire sur la table, dans l’attente d’une petite signature. Le reste du bar put respirer et se mettre à l’aise. Cela produisit d’ailleurs un boucan d’enfer.
Les deux duellistes se faisaient maintenant face. Le plus petit portait une épée, de bonne facture certes, mais jamais elle ne résisterait à un coup de la hache. Personne ne savait qui ils étaient. Cela pouvait être un règlement de compte, une affaire au hasard ou bien un contrat. L’inconnu était peut-être un père de famille vengeur et le petit un juge corrompu, voire l’inverse. Depuis quelques années, tous les cas de figure y étaient passés. Au milieu de l’établissement, avec à peine de quoi bouger, le combat commença. D’abord immobiles, les assaillants se jaugeaient, ou plutôt, l’épéiste jaugeait ses chances de ne pas mourir. Son adversaire n’éprouvait aucun doute sur sa victoire. Il l’observa plus en détail : habillé avec classe, rasé de prêt bien que mal coiffé ; sa tête ne lui disait rien du tout. Il allait se faire hacher menu par un garçon qu’il n’avait jamais vu de sa vie. Et c’est ce qui arriva. Fatigué de jouer et de piétiner, le grand en eu marre et lança sa Selerion en avant qui partit s’enficher dans le comptoir, emportant une tête surprise avec elle.
Ce fut tout. Le gagnant prit ses affaires, laissa un gros billet sur la table (« pour les dégâts », c’était pratique courante quand on détruisait la propriété d’autrui) et sortit sans un regard en arrière. De nombreuses légendes sont nées de cet événement. Certaines personnes ont même crée une mode. Des réalisateurs ont racheté des droits (à qui?) pour faire un film et des produits dérivés. Le fabricant d’armes Selerion connut une hausse de son chiffre d’affaire sans précédent si bien qu’une rumeur se propageât comme quoi c’était un coup de publicité monté de toute pièce.
Et pendant ce temps, l’Homme s’adapte, invente des règles pour ne pas les respecter et reproduit les mêmes erreurs, inlassablement.

« There can be only one »
Excellent ! Une autre !
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