Gérer l’inattendu
Lorsqu’elle était petite, Perrine avait une bande de copains qu’elle ne quittait pratiquement jamais. Sans avoir fait les quatre cents coups avec eux (c’était une période où elle était encore très sage), elle se remémorait souvent quelques anecdotes d’enfants qui valaient leur pesant de cacahuètes. Ce jour-là, curieusement, alors qu’elle conduisait son scooter vers la piscine municipale, l’une d’elle lui revint à l’esprit. C’était lorsqu’elle était en primaire, en CM2 ou peut être en CM1. Elle avait en tout cas la sensation d’être passée « chez les grands » comme on disait à l’époque. L’étape de la vie où l’on cesse d’être un microbe pour devenir un … autre microbe, mais plus gros. Si ça peut prêter à sourire comme ça, rétrospectivement, quand on y pense sérieusement, toutes les étapes de la vie sont pareilles : En vouloir toujours plus et s’auto-satisfaire de la moindre miette. Mais au moins, quand on est gosse, l’innocence permet de passer à côté de l’ironie de la situation (Loisir que l’on n’a plus une fois la trentaine passée). A côté de la cour de récréation, il y avait une espèce de gros talus ; l’école devait probablement avoir été construite sur une colline. Cet escarpement terreux, bien qu’inesthétique (il refusait continuellement de se laisser fleurir) était une bénédiction pour tout gamin qui se respectait. Il y avait tout le nécessaire : des arbres pour discuter, des cachettes pour se cacher, des cailloux pour se faire mal, de la terre pour se salir. Perrine imaginait des dizaines de générations de mioches en train de dévaler la pente en hiver sur des sacs poubelles, des centaines d’autres en train de se raconter d’inavouables secrets à l’ombre des grosses branches au printemps, sans oublier les milliers d’idées qui étaient nées dans autant de cerveaux et qui n’avaient pas eu le temps d’être mises à exécution. Si le destin de ce truc avait été de se nourrir de sourires, de pleurs et d’aventures, il avait obligatoirement eu sa place au paradis des talus.
Dans la ville où avait vécu Perrine, il pleuvait environ un quart de l’année. La malchance aurait pu s’arrêter là si cela avait été littéralement « un quart », à savoir trois mois, et disons en automne pourquoi pas. Mais non. Un quart, pour les habitants de cette ancienne bourgade de l’est de la France, signifiait un jour sur quatre (toute l’année durant). Ces jours-là étaient d’une tristesse désolante à l’école primaire. Pendant la récrée, les élèves devaient tous s’entasser sous le préau, adaptant les règles des billes aux conditions météorologiques, inventant de nouvelles chansons ou, le cas échéant, s’ennuyant. Le tout avec autant de patience qu’un chat devant un chien cela va de soi. C’était pourtant durant ces quelques jours moroses que la petite Perrine et ses amis entraient en jeux. Ils formaient un groupe plutôt effacé habituellement mais par temps de pluie, ils étaient les rois du monde. Perrine se rappelait très bien la sensation qui se diffusait dans ses doigts quand ils se préparaient ; faisant fi du danger, oubliant pendant un instant les avertissement des instituteurs et les représailles de leurs parents, une lueur de rébellion se mettait à briller dans leurs yeux. Ils se mettaient tous en cercle, finissaient de fermer leurs anoraks rouges puis, équipés de quelques sacs de courses courageusement volés sous l’évier de leur cuisine, ils filaient sous l’averse en direction du talus.
C’était parfaitement idiot bien sûr. Perrine était d’ailleurs persuadée que ces longues heures passées à prendre l’eau, ainsi que toutes les autres à travailler avec les cheveux trempés jusqu’à la fibre avaient participé à lui rendre la santé un peu fragile. Mais à l’époque elle se fichait pas mal des conséquences (avec raison d’ailleurs). Seule comptait l’adrénaline pure injectée à la vitesse de l’éclair dans ses veines et les théories délicieusement simplettes qu’ils inventaient avec ses amis. Leur but? Construire un réseau complexe et, si possible, impressionnant de petites rigoles de pluie avec de la glaise, du plastique, de la chance et pourquoi pas d’interventions divines savamment exploitées sur la surface scarifiée du talus. La tâche était pour le moins ardue, chaotique, voire impossible, mais Perrine était prête lancer un duel à quiconque n’avait jamais tenté de faire écrire son nom à des fourmis dans ce fameux « kit » pour enfant qui consistait à créer sa propre colonie entre deux lames de Plexiglas (ou dans la neige, mais c’est une autre histoire).
Sur son scooter, à cinquante kilomètres heure environ, Perrine se demandait ce qui avait bien pu lui rappeler ce souvenir précis. Ces derniers mois n’avaient pas été simples mais pas de quoi devenir mélancolique. Alors elle laissa vagabonder ses pensées au grès des cahots de l’asphalte et quelques minutes de ce traitement suffirent à faire apparaître la réponse, même si celle-ci se présenta d’une manière plutôt inattendue. Sous une forme parfaitement inamicale en fait. A quelques dizaines de mètres devant la jeune fille, sur la route, se tenait une vieille dame, les pieds bien encrés dans ses chaussons et agitant sauvagement une étoile du matin avec l’air de vouloir en découdre. Perrine grimpa sur le trottoir avec son véhicule pour tenter d’éviter le danger mais la mamie ne se laissa pas faire et lui balança son fauteuil roulant d’un coup de claquette rageur, ratant sa cible de peu. Le problème était là aujourd’hui. La France avait dit adieu au travail de groupe, à l’exaltation ressentie dans une foule guidée par un but commun (la plupart du temps, bienveillant) pour laisser place au chacun pour soi et au règne de la loi du plus fort dans sa version la plus extrême. Quoique, parler de France entière était peut-être un peu fort, pensa Perrine alors qu’elle s’était arrêtée sur le bas côté pour observer la septuagénaire sauvage poursuivre un adolescent sans défense dans le but évident de lui voler son sac. Il aurait été plus juste de parler des nouvelles banlieues. Ces quartiers autrefois huppés s’étaient transformés en véritables poudrières où il ne faisait bon se promener ni le jour, ni la nuit.
La métamorphose, aussi brutale qu’inattendue, s’était produite très peu de temps après la chute de la dernière république et l’instauration de la Loi sur les Duels et les Armes Blanches. Tous les Lords, les riches, les vieillards et les aristocrates de Neuilly et du 17ème arrondissement de Paris étaient devenus fous. Des familles entières avaient envoyé à la poubelle plusieurs siècles d’éducation stricte pour embrasser la voix sanglante des sales manières. Les plus grands analystes sociaux s’étaient interrogés sur les raisons exactes de ce soulèvement. Certains pensaient qu’il s’agissait simplement d’un virage mal négocié concernant le changement de gouvernement et que, dans le but de rester proche des dirigeants en place et de glaner des privilèges (à l’image de l’ancien système), ils auraient voulus se mettre à l’anarchie mais sans en comprendre totalement la vraie nature, causant ainsi les dégâts que l’on connaissait. L’hypothèse de la psychose générale avait également été envisagée mais sans grand succès. Cependant, avec le temps, les esprits les plus éclairés (par les bougies des bistrots) avaient fini par se mettre d’accord sur le fait que cette racaille n’attendait que le bon moment pour se défouler, et que le putsch des trois géants anarchistes n’avait été qu’un déclencheur ou un catalyseur à leur plan pas gentil du tout. Six ans plus tard, Perrine fêtait ses vingt cinq ans et la situation n’avait nullement changé ; les duels étaient devenus monnaie courante dans les files de supermarchés, le cannibalisme n’était pas rare dans les écoles et la piscine municipale, où elle travaillait comme caissière, était un des lieux les plus dangereux de ce côté de la région parisienne.
Toutefois, dangereux ne voulait pas dire dénué d’intérêt. Perrine avouait volontiers que sa vie était mille fois plus fun que ce qu’elle était avant la LDAB. Premièrement, il y avait un potentiel d’observation et d’étude extraordinaire, le comportement des gens avait complètement changé. Une situation qui aurait été atypique ne l’était plus maintenant. Les gentlemen cambriolaient, les vieilles dames chipaient des sucettes et les costards-cravates poursuivaient leurs clients, non plus à coups de procès mais armés de points américains. Ensuite (et cela n’avait rien à voir avec le fait que l’anarchie était entrée en vigueur pendant sa crise d’adolescence), Perrine prenait du plaisir à défier. Elle était fière de vivre à une époque où le peuple, les gens, les pékins avaient le droit et le pouvoir de se défendre contre toute menace extérieure. D’une part, les frustrations révolutionnaires étaient assouvies (les divorces et les crimes passionnels avaient diminué de moitié), mais plus important, pour donner un exemple frappant, le concept de viol avait pratiquement disparu du dictionnaire Français. Et il y avait fort à parier que le String Suisse Titanium 400, un sous vêtement spécial équipé d’une lame en titane (ainsi que d’un ouvre-bouteille, d’un briquet et d’un allume-cigare) habilement cachée, n’était pas étranger dans cette affaire.
Un an que Perrine avait pris son poste ici, et pourtant elle continuait de sourire au spectacle qui débutait dès neuf heures, tous les samedis lorsque Bobby passait les portes automatiques. L’indien au fort accent marseillais s’asseyait sur le banc de l’accueil et sortait son petit carnet miteux où il enregistrait tous les paris de la matinée. Il était suivi de près par Monsieur Laurence, Jérémie, Monsieur Drouette et Mama Joe (une semaine sur deux lorsqu’elle ne gardait pas ses petits-enfants), venant dépenser leur RMI dans des pronostics plus que douteux. La scène mi-comique, mi-dramatique entre les familles De Sarratine et De Querrac pour déterminer l’ordre d’entrée de celles-ci dans le bassin avait lieu exactement à 9h28. Heureusement pour tout le monde, les familles n’étaient composées que de deux membres, un couple de quinquagénaires ; cela rendait le combat légèrement moins gore. Tous les samedis, donc, ils prenaient la caissière comme témoin, lui demandaient des précisions sur la façon de remplir les formulaires et se lançaient leur duel en se jetant de vieux gants à la figure. Ils choisissaient ensuite leurs armes favorites. Parfois, on avait droit à des parties de rapières mémorables, et à d’autres moments à de simples mouvements chaotiques sans intérêt à la hache. Ces derniers cas étaient ceux qui causaient le plus de gâchis. Il en fallait toujours un pour recevoir un mauvais coup. Une fois, Monsieur De Sarratine avait perdu une oreille en tombant sur le bord de la machine à café après avoir trébuché sur sa femme. Mais ce n’était pas toujours aussi ridicule, Perrine avait en tête une journée particulièrement réussie au cours de laquelle les quatre larrons avaient réalisé une formidable chorégraphie de capoera (assurément travaillée depuis plusieurs mois) et où personne n’avait été blessé.
Finalement, malgré toutes les atrocités commises lors des duels partout en France, les deux couples du samedi, bien que venant de la population la plus dangereuse, s’évertuaient à ne pas s’entre-tuer. L’espoir n’était peut-être pas très loin. Perrine déposa son scooter sur le trottoir, l’accrocha solidement à la chaîne, et débloqua le portail de la piscine pour ne plus jamais repenser au talus de son enfance.


